Dérive et des îles
Dernier jour d’août 2024. Sur une rive arborée que la nuit camoufle, le feu du bivouac rassemble une ribambelle d’enthousiastes venus fêter les 10 ans de La Dérive, une navigation sans moteur de Bréhémont à l’estuaire…
Cette “robinsonnade” rassembla 80 personnes sur des dizaines de radeaux bricolés et sous l’escorte du chaland amiral de la flotte, débarrassé pour l’occasion de son 75 chevaux : La Fillonnerie. Entre deux chants, les souvenirs affluent à propos d’épiques passages de ponts au déhalage, et des escales spectaculaires où l’aventure ne manquait jamais de lester le chapeau à pourboire pour qui se lançait sans pétrole sur les remous du fleuve. Arrivant au terme de leur voyage, ces marinier·ères chevronné·es ou de circonstance, défrichèrent collectivement le Pré-Commun à Saint-Jean-de-Boiseau – lieu même d’où s’élancèrent, le dernier jour d’août 2023, les premiers équipages de La Grande Remontée. En septembre, la prochaine édition de cette randonnée nautique à contre-courant fera de nouveau halte, accueillie par l’association La Déhale, sur ce terre-plein que les grandes marées baignent périodiquement des eaux saumâtres de Loire.
Une intimité au fleuve et à ses habitant·es
Qui sait si, à l’occasion de cette navigation de 23 jours et autant de nuits, des îles nouvellement formées ou d’autres plus anciennes ne seront pas baptisées ? On nomma bien, durant la Dérive, “l’île aux Seins nus” une langue de terre symbole de l’émancipation des stigmates machistes qu’on voulut laisser derrière soi. Dans un autre registre, en face du Péliau, port d’attache de La Rabouilleuse-École de Loire, en amont de Tours, c’est au héron bihoreau qu’un îlot doit son toponyme, hommage des marinier·ères du coin à l’échassier migrant d’Afrique de l’Ouest jusqu’ici. Si on ne compte plus les “îles aux vaches” ou “aux castors”, plus rare est “l’île aux asperges” que le débit hivernal coupe de la plaine et où une habituée fait provision de plants sauvages, à condition qu’en avril la crue n’ait pas inondé les lieux.
L’héritage des gens de rivière vit aujourd’hui, plus de trente-cinq ans après le "renouveau de la marine de Loire", à travers les histoires et les noms laissés sur les îles. Le Patrimoine culturel immatériel autour des savoirs nautiques ligériens (PCI) s’exprime dans cette intimité au fleuve et à ses habitant·e·s tissée dans un flot d’initiatives plurielles, qui charrie aussi ses disharmonies, et concerne au fil des générations toutes celles et ceux qui surveillent le niveau de l’eau comme le lait sur le feu.
Basile Maytraud
Aspirant anthropologue, membre de l’équipe PCI autour des savoirs nautiques ligériens