Planche photographique utilisée comme support aux entretiens réalisés durant l’été 2023 par Hervé Davodeau. © Gout, 2023
Article
2025

Mon paysage quotidien est devenu une icône médiatique du changement climatique

Elle n’a pas encore la force évocatrice de l’ours blanc sur la banquise mais sa trajectoire médiatique l’érige peu à peu comme une image iconique du changement climatique. Cette photographie est celle d’un pont sur la Loire, un paysage assez ordinaire somme toute, dont la diffusion et surtout l’interprétation nécessitent un travail de déconstruction critique.

Au sortir de l’hiver 2023–2024 suivi d’un printemps particulièrement pluvieux, le fleuve coule à plein bords à Montjean et Ingrandes ainsi qu’à Varades et Ancenis (voir la figure 1). Difficile d’imaginer que ce grand paysage liquide prendra cet été le visage du « fleuve de sable quelquefois mouillé » cher à Jules Renard. Les ligériens vivent et apprécient cette variation paysagère et saisonnière. Aussi, lorsqu’à l’été 2019 l’acteur Leonardo DiCaprio poste sur son compte Instagram une photographie de la Loire à sec à Montjean avec pour titre « July was the hottest month on record », l’image devient virale à l’échelle internationale et — localement — la presse s’en émeut.

Ce texte vise à comprendre — au-delà de l’écho donné par la star américaine — comment le pont de Montjean (principalement, mais d’autres en amont et aval sont concernés) est devenu une icône du changement médiatique c’est-à-dire une image de paysage qui s’impose dans la presse (écrite essentiellement) comme représentation stéréotypée du changement climatique pour alerter sur ses effets négatifs. Cette enquête est conduite par un enseignant-chercheur géographe qui vit depuis bientôt cinquante ans au contact de ces paysages. L’enquête est motivée par un décalage — dont il s’agit ici de rendre compte — entre ce qui est vécu et connu par les Ligériens et ce qui est médiatisé. La réflexion questionne l’évolution des représentations des paysages ligériens et des pratiques qui leur sont associées sous les effets d’un changement climatique dont les répercussions sont aussi bien géophysiques (la modification de la matérialité des paysages) que sociales et culturelles (les perceptions et usages). La notion de paysage est donc appréhendée à la fois matériellement et immatériellement selon une approche relationnelle désormais dominante au sein de la discipline géographique et plus largement des sciences sociales. L’hypothèse propre à cet article consiste à considérer que le traitement médiatique du changement climatique participe aujourd’hui de cette relation au paysage en provoquant des contradictions dans ses perceptions, lesquelles ne sont pas sans conséquence sur les usages de la Loire et de ses berges et, in fine, sur la gestion globale du fleuve. Bien que la réflexion interroge le récit global de l’anthropocène à la lumière de ses effets locaux, ainsi que l’utilisation des images de paysage dans ce contexte, elle ne prétend pas à être généralisée au-delà de ce que peut dire cette étude de cas sur la Loire armoricaine. Ainsi, concernant l’évolution des représentations sociales et culturelles des paysages considérés ici, l’hypothèse est que ce « nouveau régime climatique » modifie la place du sable — motif central dans les esthétiques occidentales, qu’on retrouve aussi bien chez Jules Renard et Julien Gracq dans la littérature, William Turner, ou Max Ernst et Félix Vallonton dans la peinture. Assiste-t-on à un changement de regard avec une sorte de désenchantement à l’égard des plages et des grèves ? Le fleuve « en voie de tropicalisation » se charge-t-il d’un nouvel imaginaire ? Concernant le décalage de cette imagerie avec le vécu ordinaire des riverains, la question est de savoir comment ces photographies destinées au grand public sont reçues par les gens de Loire : parviennent-ils à composer avec elles, y adhèrent-ils ou les rejettent-ils ?

Pour apporter des réponses, la démarche mise en oeuvre est à la fois quantitative et qualitative. Une base de données a été élaborée recensant un maximum d’articles utilisant l’icône paysagère. La première partie s’attache à présenter ce corpus et à l’analyser. La deuxième repose sur une discussion avec l’un des photographes professionnels auteur de ces images puis sur des entretiens semi-directifs conduits à l’été 2023 auprès de sept acteurs clé de la gestion du fleuve, ainsi que sur une enquête réalisée auprès des promeneurs et touristes sur les bords de la Loire afin de les faire réagir aux photographies médiatisées à l’aide d’un photo-questionnaire. Nous conclurons l’analyse en soulignant les différents enjeux liés à la reconnaissance de cette controverse médiatique et scientifique au sujet de l’assèchement de la Loire pour une bonne gestion du fleuve et de ses abords.

Auteur :Hervé Davodeau
Revue :Intermédialités, no 45
Édition :Université de Montréal
Année de publication :2025