Fragments de temps et de paysages avec l'artiste Stéphane Le Grand
Depuis plusieurs années, Stéphane le Grand, artiste et graphiste angevin, réalise une chronique de territoire : un instantané dessiné du lieu qu’il traverse en marchant. En collaboration avec la Mission Val de Loire, il a accepté de chroniquer les paysages ligériens selon le même protocole, entre Chalonnes-sur-Loire et Tours. Entretien.
Votre travail graphique s'articule autour de ce que vous appelez des « fragments de paysages ». Pouvez-vous nous expliquer ce que c'est ?
Dans le cadre de mon travail plastique débuté en 2020, la marche est un engagement essentiel ; elle est une étape fondatrice dans le processus de création : la collecte quotidienne de fragments de temps et de pays au quotidien. Cette collecte consiste à apprécier chaque instant de notre présent, de prendre conscience de la valeur du temps ; elle me permet d’observer et de saisir en quelques traits, à la plume et à l’encre noire, l’expression d’un lieu. La naissance du paysage est alors un temps suspendu ; la date et l’heure en signature de chaque portrait dessiné apportent la confirmation de l’instant vécu. L’inventaire des fragments est la forme de restitution première du projet ; il met en évidence, sur le temps long, les différentes typologies des pays traversés. Dans leur singularité et leur diversité, ils sont un état des lieux de notre environnement, un témoignage de l’époque. La documentation de ce temps qui s’écoule est une proposition immersive ; dans un monde de vitesse, elle est une invitation à prendre le temps de partager un moment de paysage. En prenant la pleine conscience de notre présence physique sur un territoire, chaque instantané dessiné du pays observé tente de questionner l’existence de chacun dans l’instant.
Quels sont les grands axes de votre travail graphique actuel ?
Mon travail graphique a un axe principal. Chaque projet sériel que je commence est lié en tout point à ma démarche originelle : la collecte quotidienne de fragments de pays et de temps. Cet inventaire en cours tient lieu pour moi de fil rouge, de ligne de vie. L’ensemble des portraits de paysages que je réalise est la matière première qui vient nourrir mes explorations visuelles. J’ai besoin de travailler cette matière temporelle de façon obsessionnelle dans une nécessité absolue de produire ; d’une certaine manière, exploiter ces fragments dessinés, c’est une façon pour moi de revivre l’instant vécu. À travers les différents projets que je développe, je recherche à donner une épaisseur à ces empreintes du temps sous toutes les formes possibles.
Pouvez-vous présenter votre projet « Le temps de l’eau : les paysages ligériens » ?
En collaboration avec la Mission Val de Loire, le projet « Le temps de l’eau : les paysages ligériens » propose une approche sensible du paysage des bords de Loire, un regard subjectif sur le temps qui passe et qui rythme notre vie. Ce projet a débuté en mai 2025 et s’organise autour d’un programme de collecte de fragments de temps et de pays à travers le Parc naturel régional Loire-Anjou-Touraine. Une mission qui aura pour but de documenter l’écoulement du temps en regard des rives de la Loire. La marche à pied marque l’allure de mon exploration des bords du fleuve, que je remonte entre Chalonnes-sur-Loire et Tours, toujours au plus près de la ligne de contact entre l’eau et la terre. Étape par étape, dans le silence du temps de l’eau, je collecte chaque jour plusieurs fragments de temps et de pays. Je vois cette initiative comme un pas de côté qui vient s’inscrire dans ma démarche en cours.
Quel est votre rapport à la Loire, à ses paysages ?
J’ai le souvenir, étant enfant, avoir navigué sur la Loire avec mon grand-père ; mais jamais je n’avais vraiment pris le temps de marcher sur les bords du fleuve. C’est donc avec enthousiasme que je découvre la Loire à pied. Ce projet, c’est l’opportunité de découvrir un nouveau territoire et de rentrer en dialogue avec de nouveaux paysages. Cette remontée du bassin-versant de la Loire me donne la possibilité de pouvoir ralentir le temps. J’avance pas à pas, au rythme du mouvement de l’eau, au rythme du paysage. Je dessine en alternant les vues et les perspectives. Je regarde à l’horizon, puis je m’attarde sur un détail de la nature traversée que j’aime appeler « les petits paysages ». En marchant le long du fleuve, nous sommes seuls devant des paysages sauvages, puis, dans le même temps, la levée nous rappelle à la civilisation.
Vous avez mené deux ateliers avec des étudiant·es dans le cadre des « Campus » de la Mission Val de Loire. Comment s’est déroulée votre intervention ? Qu’est-ce que vous attendiez de la part des étudiant·es ?
L’atelier avec les étudiants s’est déroulé en deux temps. Par petits groupes, nous avons commencé par explorer les bords de la Loire, sur terre et sur l’eau, entre Montsoreau et Candes-Saint-Martin. Pendant la marche et à bord d’une toue cabanée, chaque étudiant devait observer le pays qu’il avait devant les yeux pour ensuite le dessiner comme il le ressentait. Il devait en quelques traits réaliser un paysage sans entrer dans le détail de celui-ci. Essayer de capturer une émotion dans l’instant. L’idée était de lâcher prise, de se libérer de « je ne sais pas dessiner ! ». Pour les accompagner et tenter de les aider dans cette approche, je leur ai proposé de s’approprier la phrase de William Turner : « Mon travail consiste à peindre ce que je vois, non ce que je sais être là ». Dans un second temps, pendant le pique-nique, nous avons monté ensemble une installation in situ intitulée « Montjoie ». Un dispositif issu d’un travail personnel que je voulais partager avec les étudiants. Rapide à mettre en place, l’installation a permis aux étudiants de mettre en perspective leurs croquis et de prendre le temps d’échanger sur leur expérience du paysage ; cet atelier fut une belle expérience à renouveler.
Vos travaux sont actuellement visibles sur votre site internet. Envisagez-vous d’autres formes de restitution ?
Oui, pour chaque projet que je développe je réfléchis toujours à la forme de restitution possible. Dans un premier temps, effectivement, le site internet me permet de partager rapidement mon travail en présentant l’ensemble des projets en cours. Toujours dans une perspective de monstration dans un lieu d’exposition, je réalise le plus souvent des maquettes de mise en situation. Cette démarche me permet de mieux visualiser la scénographie que je souhaite mettre en place ; celle-ci joue un rôle important dans la présentation à un public. L’ensemble des séries produites, que ce soit des peintures, des installations ou des vidéos, forme un tout et doit pouvoir dialoguer dans un espace défini
À propos de Stéphane Le Grand
Stéphane Le Grand vit et travaille près d’Angers, sur les bords du Loir. Après des études d’art graphique à Tours, il a longuement travaillé en agence de communication avant de s’installer en indépendant. Depuis 2014, il partage son temps entre le design graphique et les arts plastiques, une activité qui prédomine désormais.
Entretien réalisé par écrit début mars.