Dans les coulisses de la Ga(r)zette #6 "Fresque de Loire"
À l’occasion de la sortie de La ga(r)zette #6, nous avons rencontré Pauline Quantin et Marie-Anita Gaube qui, avec Benoit Pinero, ont réalisé cette version de la « Fresque de Loire ». Ensemble, elles reviennent sur la fabrication de ce dernier numéro et comment tous les trois ont composé, en mots et en images, cette fresque des sensibilités ligériennes.
Ligere mène depuis 2021 une recherche-création intitulée « Fresque de Loire ». Quels sont les objectifs de ce projet ?
Pauline Quantin — En septembre 2021, le POLAU — pôle Arts et Urbanisme organisait les Assemblées de Loire, dans la continuité de la démarche des Auditions du parlement de Loire. Ces Auditions, avaient permis de faire émerger un grand nombre de récits « experts » (scientifiques, politiques, juridiques, artistiques…) sur la Loire. Nous, nous avions envie d’entendre ce que les ligérien·nes avaient à en dire, de connaître leurs attachements à ce fleuve. Est-ce que Loire a une place dans la vie des gens aujourd’hui ? Nous sommes donc partis à l’aventure, sur différents terrains, en créant des possibilités de rencontres afin que les personnes puissent s’exprimer sur leur relation avec le fleuve.
Recueillir la parole des habitant·es, c’est déjà permettre aux gens de s’exprimer, car la plupart des personnes pensent qu’elles n’ont rien d’essentiel à dire. Mais c’est en partie lié au fait qu’on ne leur a jamais posé cette question. Donc nous créons les conditions pour ça, nous venons réveiller cette question pour que les gens puissent se la poser à eux-mêmes, et ensuite exprimer et partager leur relation à Loire, aux ruisseaux, aux rivières qui sont dans leur environnement proche.
Avec toutes ces récoltes écrites, orales, dessinées, tous ces vécus qui nous sont remontés, nous composons une fresque. Plusieurs influences se croisent autour de cette notion de fresque : on peut citer la fresque du climat, pour son approche synthétique d’un vaste ensemble d’informations, mais aussi l’architecte Charlotte Perriand, qui a réalisé de grandes fresques sociopolitiques par la technique du photomontage, ou encore les muralistes sud-américains, notamment mexicains, qui travaillaient d’immenses compositions constituées de très nombreuses images, de mille micro-récits…
Concrètement, comment intervenez-vous sur le territoire pour recueillir ces paroles ?
Pauline Quantin — Nous intervenons en étant présents et à l’écoute. Nous sommes présents lors d’événements organisés par d’autres, comme les Escales ligériennes de la Mission Val de Loire, auxquelles nous avons participé en 2023 à Tours et à Chaumont-sur-Loire. Lors de ces événements, nous proposons aux participant·es un protocole pour se rapprocher du fleuve et venir en discuter avec nous. Et puis, pour aller un peu plus en profondeur, nous travaillons aussi en immersion dans certains territoires : nous circulons, comme un électron libre, entre un syndicat de rivière, une école, une mairie, une fête de quartier, un café associatif, un club photo… Nous multiplions les occasions de rencontres un peu impromptues en espérant pouvoir recueillir une parole spontanée.
Si le verso de La ga(r)zette est consacré aux textes, le recto est dédié à une image unique. Comment avez-vous abordé la réalisation du poster de cette Garzette ?
Marie-Anita Gaube — Lorsque Pauline et Benoit m’ont proposé de réaliser le visuel du nouveau numéro de La garzette, j’ai assez vite perçu des similitudes entre leur recherche-création et ma manière de travailler. Lors de nos nombreux échanges, le mot « collage » revenait souvent et faisait écho à mon travail artistique. J’aime élaborer mes travaux à partir de différents fragments, composer avec des éléments récoltés ici ou là, rester ouverte et curieuse, faire une place aux accidents, à des choses qu’on n’attend pas forcément… En plus de cela, ayant vécu quelque temps au Mexique, la référence aux fresques mexicaines me plaisait énormément.
Mon travail de composition s’est donc beaucoup fait dans l’échange avec Pauline et Benoit. Tous les deux me partageaient des vécus, des mots, des odeurs, des sensations, des couleurs, des souvenirs… Beaucoup de références sensibles à partir desquelles j’ai commencé à travailler. Et je leur faisais part en retour de mes réflexions sur les fonds, les couleurs, les motifs…
Pauline Quantin — En découvrant les œuvres de Marie-Anita, Benoit et moi lisions cette capacité à composer à partir de fragments, à avoir des strates de récits, à raconter des petites histoires à l’intérieur d’une plus grande histoire. Nous avons donc pensé cette collaboration artistique comme un dialogue fécond entre le texte et l’image : se donner la possibilité de réfléchir au poster avec Marie-Anita et que nos échanges avec elle nous amènent à repenser nos textes, notre composition. Il y a vraiment eu un jeu de ping-pong entre nous pour coconstruire cette Garzette.
Dans cette Ga(r)zette, vous évoquez le besoin de revaloriser les « savoirs sensibles ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Pauline Quantin — Les savoirs que nous qualifions de « sensibles » sont parfois un peu oubliés et pourtant assez complémentaires d’autres types de savoirs (pratiques, académiques, universitaires…). Ce sont des moments vécus, des ressentis, des rencontres… C’est donc aussi une manière de connaître, d’apprendre et de transmettre nos regards sur le monde. Ils ne sont pas uniquement subjectifs et permettent de révéler les relations que nous entretenons avec ce qui nous entoure. Et c’est d’autant plus important quand on travaille sur une entité vivante, complexe et changeante telle que la Loire. Nous pensons donc que ces savoirs sensibles sont tout aussi légitimes que d’autres pour décrire le fleuve.
Comment cette polyphonie de « savoirs sensibles » s’est-elle traduite dans la mise en image de La ga(r)zette ?
Marie-Anita Gaube — Comme je l’évoquais tout à l’heure, j’ai travaillé sur cette Garzette à partir des mots, des couleurs, des sons, des sensations que me transmettaient Pauline et Benoit. J’avais également en moi mon propre attachement à la Loire. Mon travail a donc consisté à traduire tous ces éléments dans ma peinture, dans les différentes matières utilisées, la composition, le choix des couleurs… Je parle souvent de musique pour décrire mon travail, où chaque couleur, chaque lumière, chaque forme est comme un son qui vient composer un tout. Donc ce terme de polyphonie pourrait tout à fait s’appliquer à ma peinture.
« Je procède à un renversement de la réalité pour parler de notre rapport au monde, de l’urgence qu’il y a agir pour rééquilibrer notre relation au vivant. »
Je m’inspire aussi beaucoup de la chorégraphie. Les différents éléments de mes peintures et collages sont posés pour créer un mouvement, pour donner du rythme. Plusieurs mondes se déplient avec parfois plusieurs horizons, plusieurs points de fuite. Je crée des « pans », des petites scènes autonomes qui, ensemble dans un même paysage, forment un tout, une fresque.
Pauline Quantin — C’est un aspect de ton travail que l’on aime beaucoup, Benoit et moi. Tu poses des éléments, des intentions dans ta peinture, mais le récit qu’elle offre est ouvert, tu laisses aux spectateurs et spectatrices de l’espace pour la rencontre, pour s’approprier tes paysages, les lieux, les personnages qui sont représentés.
Si le récit est ouvert, il témoigne aussi de notre rapport au monde…
Marie-Anita Gaube — Sous des aspects parfois oniriques, mes œuvres parlent de choses bien réelles. Par exemple, la plupart des espèces de faune ou de flore que je représente sont hybrides, elles sont le fruit de mon imagination mais ont été créées à partir d’espèces qui existent, qui sont en voie d’extinction ou qui ont disparu. Je peins des plantes qui n’existent pas, des animaux imaginaires, je positionne des éléments à l’envers… Je procède à un renversement de la réalité pour parler de notre rapport au monde, de l’urgence qu’il y a agir pour rééquilibrer notre relation au vivant.
Cette Ga(r)zette est la première à être entièrement écrite à la première personne du singulier. Qui est donc ce « je » qui prend la parole ?
Pauline Quantin — Dès le début de nos réflexions autour de cette Ga(r)zette, nous avons convenu avec Benoit de ne pas expliquer notre travail, mais plutôt d’en proposer une approche sensible. Nous avions déjà des créations sonores, mais là, l’occasion nous était donnée d’en faire une traduction littéraire et visuelle. Cette traduction littéraire s’est faite à partir de ce que nous avons reçu des personnes que nous avons rencontrées et notre travail d’écriture.
« Créer quelque chose de collectif par la rencontre des intimités de chacun, montrer comment les différentes intimités font monde. »
Le « je » de cette Ga(r)zette est donc multiple. C’est un « je » de récit, de narrateur, de conteur, c’est une partie de nous, Ligere. C’est aussi le chaman, ou plutôt la chaman Loire de Marie-Anita, représentée dans la garzette… Et c’est évidemment le « je » de chaque personne rencontrée… C’est un « je » qui se veut impliquant et qui vient murmurer — Marie-Anita a d’ailleurs intitulé son tableau « Sous les murmures de l’eau » — à l’oreille de chaque lecteur un bout de ce qui a été reçu pour lui permettre ensuite de faire sa propre histoire. Ce « je » hybride fait aussi entendre le « jeu » et comment l’on joue avec nos réalités pour transformer notre relation et notre attention au monde vivant.
Au final, je crois que ce que nous avons essayé de faire, Benoit, Marie-Anita et moi, avec cette Garzette « Fresque de Loire », c’est de créer quelque chose de collectif par la rencontre des intimités de chacun, de montrer comment les différentes intimités font monde.
Entretien réalisé le 19 mai 2026 au château de Tours.
Pauline Quantin forme avec Benoit Pinero le duo Ligere dont l’objet principal est de poser un regard et de renforcer les liens entre art et société : comment la société influence l’art et comment les arts et le sensible peuvent aussi dire des choses sur ce que l’on vit aujourd’hui. https://www.ligere-arts-societe.fr
Marie-Anita Gaube est artiste-plasticienne. Elle travaille essentiellement autour de la peinture, du dessin et du collage. Elle parle souvent de ses peintures comme des « hétérotopies » (Michel Foucault, 1967), des espaces concrets qui hébergent d’autres imaginaires et enchevêtrent les récits pour mieux raconter notre rapport au monde. https://www.ma-gaube.com
Elles sont toutes deux des habitantes de Loire et se connaissent depuis quatre ans.
La garzette est un journal gratuit édité par la Mission Val de Loire à raison de deux numéros par an.